vendredi 13 avril 2012

Destination Pyongyang: cinq heures en train à travers la Corée du Nord


Depuis la fenêtre du train entre Dangong et Pyongyang.

A la gare de Dandong, du côté chinois du fleuve Yalu, qui marque la frontière avec la République populaire de Corée (RPDC), les voyageurs qui montent dans le train en provenance de Shenyang sont chargés de monceaux de bagages : valises, balluchons, boîtes de produits électroniques et de cosmétiques, cartouches de cigarettes... Ce sont pour la plupart des Chinois d'origine coréenne vivant dans la région frontalière.
Les quatre wagons détachés du train et tirés par une locomotive diesel franchissent à petite vitesse le pont de fer qui enjambe le majestueux fleuve, large en cet endroit de plus d'un kilomètre, et arrivent à Sinuiju, en Corée du Nord. Les berges vaseuses sont envahies d'herbes folles. Du quai de la gare, gardée par des soldats, on aperçoit entre les arbres une gigantesque et étincelante statue de bronze de Kim Il-sung, le fondateur de la dynastie communiste, tournant le dos à la Chine. L'animation de Dandong semble soudain bien lointaine.
Dans le train entre Dangong et Pyongyang.
Les formalités douanières prendront trois heures. Les bagages sont ouverts, les poches vidées. L'atmosphère est bon enfant, mais la fouille minutieuse. Leur inspection terminée, douaniers et policier s'assoient dans les compartiments pourbavarder avec les habitués du trajet. Au fil des conciliabules, des enveloppes passent furtivement d'une main à l'autre. La Chine est le cordon ombilical de la RPDC et Dandong le sas par où passe une bonne partie du commerce.
Une dizaine de wagons verts nord-coréens sont attachés aux wagons chinois. Plus d'un millier de voyageurs coréens passent, un à un, par les goulets des quatre portes étroites pour accéder sur le quai. Des campagnardes à la peau mate ploient sous la charge de ballots arrimés à leur dos par des cordes ou des tissus noués sur la poitrine. Les mises sont simples mais chaudes. Casquettes prolétariennes pour les hommes, jupes ou pantalons pour les femmes. Les plus jeunes sont apprêtées : maquillées, emmitouflées dans des doudounes colorées, elles portent pour certaines des jeans et des casquettes à longue visière. Le train s'ébranle dans quelques soubresauts. Le périple vers Pyongyang (240 kilomètres), ponctué d'arrêts et de ralentissements inopinés, durera cinq heures.
Dans le train entre Dangong et Pyongyang.
Ces derniers jours, les trains pour la capitale sont bondés. Les Coréens de Chine retournent au pays pour les célébrations, le 15 avril, du centième anniversaire de la naissance du "Père de la Nation"Kim Il-sung (1912-1994) et des provinciaux gagnent Pyongyang pour y représenter leur région. Ils transportent des vases dorés à trépied dans lesquels seront placés quelques uns des 30 000 bouquets de fleurs destinés aux monuments à la mémoire du "Grand Dirigeant". Les soufflets entre les wagons chinois et nord-coréens sont fermés. Seul le wagon restaurant est commun.
Toile cirée bleue, décoration florale en plastique, chaises quelque peu branlantes et amortisseurs "amortis" rendant hasardeux le remplissage des verres. Au menu : légumes salés et riz, poisson séché que l'on épluche avec la main et dont les effluves, mêlées à celle du kimchi (choux fermenté avec de l'ail), envahissent le wagon... Les lampées de bière et de soju (alcool coréen) contribuent à l'animation des conversations.
Dans le train entre Dangong et Pyongyang.
Le train traverse les régions occidentales des provinces du Pyongan du nord et du sud, le grenier à céréales d'un pays qui souffre d'une grave pénurie alimentaire. Les champs de maïs et les rizières, asséchées en cette saison, s'étendent à perte de vue. La moindre parcelle est cultivée : les plantations s'arrêtent à la lisière des routes ou du ballast de la voie ferrée pour grimper à l'assaut des collines. Les ponts sont gardés militairement. Des villages aux maisons identiques avec leurs toits de tuiles grises recourbés aux extrémités ponctuent le paysage. La traction mécanique est rare. Les charrues ou les charrettes sont tirée par des bœufs et le labour ou l'empierrage des routes se fait à la main.
Dans le train entre Dangong et Pyongyang.
Dans une ou deux gares, de furtifs petits mendiants se faufilent entre les wagons de marchandises dont certain sont en mauvais état. Une fois la nuit tombée, les lumières dans les villages se font rares. C'est le cas aussi dans la banlieue de Pyongyang. Puis, peu à peu, la ville sort des ténèbres. Eclairage urbain et fenêtres allumées d'immeubles dont, pour certains, les arrêtes sont soulignées de néons rouges, bleus ou verts. C'est le cas de la gare et des bâtiments des grandes avenues qui partent en étoile vers le centre de la capitale où, chaque soir, à la lumière de puissants projecteurs, des dizaines de milliers de femmes et d'hommes répètent les danses qui marqueront les célébrations du 15 avril.




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