jeudi 12 avril 2012

Russie : «Aucune opposition n'a créé un parti représentatif»


Russie : «Aucune opposition n'a créé un parti représentatif»

Des policiers arrêtent un manifestant, le 6 décembre 2011 à Moscou
Des policiers arrêtent un manifestant, le 6 décembre 2011 à Moscou (AFP/Kirill Kudryavtsev)
TCHATBourrages d'urnes, manque d'indépendance des autorités locales et des médias, Russie unie, le parti de Poutine a remporté la majorité aux législatives. Hélène Despic-Popovic, journaliste au service Etranger de «Libération» a répondu à vos questions.
Marie. Ce sont les réseaux sociaux qui ont permis d'organiser les manifestations à Moscou, le gouvernement russe craint-il ce genre de mouvement ? Pourrait-il en réprésailles fermer les robinets du Net comme en Chine, par exemple ?
Hélène Despic-Popovic. Les réseaux sociaux ont joué un grand rôle, mais ce n'est pas le seul canal. Bien sûr que le gouvernement craint ce genre de mouvement, c'est pourquoi il a souvent recourt au piratage plutôt qu'au blocage des sites, ce qui perturbe le fonctionnement et sème la confusion.

Thierry. Ces opposants au régime qui sont-ils ? sont-ils organisés ?
H.D.-P. L'opposition est plus un mouvement social que des partis politiques. Pour l'instant, aucune opposition n'a réussi à créer un parti qui serait représentatif. Pendant cette année, de nombreux mouvements sociaux sont apparus, les uns pour critiquer la corruption, les autres pour dénoncer les privilèges, ou pour rassembler les automobilistes mécontents... Et il y a les blogs qui sont souvent les seuls à diffuser des vidéos sur ce qui se passe. Ce sont eux qui ont enregistré la fuite d'une importante personnalité après un accident de voiture. Ils mettent le doigt là où ça fait mal. L'opposition démocratique n'est même pas présente au Parlement : Iabloko n'a pas dépassé le seuil des 5 à 7%, même si, dans certaines circonscriptions des grandes villes, il avait jusqu'à 20-25%.

Renaud. Des vidéos circulent sur le net où l'on voit les fraudes électorales, le gouvernement russe peut-il encore nier ces pratiques ?
H.D.-P. Il n'est pas impossible qu'il les impute aux autres partis. C'est souvent arrivé que le parti au pouvoir accuse les communistes de frauder. Il est sûr qu'ils vont refuser toute revendication venue de l'Occident. Et déjà, on voit que pour la présidentielle de mars, les autorités laissent entendre que l'observation des élections pourrait se passer différemment. Ils accusent l'OSCE de ne contester que les élections qui se passent à l'Est.

Haricover. Il y un grand rassemblement prévu pour ce samedi à Moscou. 15 000 confirmations sur Facebook...
H.D.-P. C'est exact. Il y a eu des manifs lundi et mardi, et plus de 500 arrestations hier. Il y avait les manifestants, et de l'autre côté les très jeunes pro-Poutine, le risque existe d'une confrontation.

Miroslav. Comment interpréter le score impressionnant du KPRF?
H.D.-P. On ne peut pas parler de score impressionnant. En fait, depuis la chute de l'URSS, le parti communiste garde un volant important d'électeurs. A l'époque du président Eltsine, il était aussi le principal opposant au nouveau régime.

Clément. Existe t-il réellement une chance que les élections soient annulées comme le réclame Gorbatchev ?
H.D.-P. Il ne faut pas faire de wishfull thinking, Gorbatchev est la personnalité la moins écoutée en Russie.

Jérémie. Pensez-vous qu'il y a, à court ou moyen-terme, un espoir que la démocratie triomphe en Russie (et donc peut-être par ricochet que le duo Poutine/Medvedev laisse la place à de nouveaux entrants) ?
H.D.-P. Ça risque de prendre du temps.

Haricover. Hélène, si vous aviez la citoyenneté russe, vous voteriez pour qui aux élections parlementaires de Russie ?
H.D.-P. J'aurais, comme beaucoup de Russes, hésité entre boycotter ou aller voter en écrivant n'importe quoi sur mon bulletin, simplement pour que celui-ci ne serve pas à des fraudes.

Thomas Bishop-Garneir. Que se passe-t-il dans le Caucase russe et dans le territoire occupé d'Ossetie-du-Sud ?
H.D.-P. A première vue, la situation en Ossetie du Sud pourrait être prémonitoire : le candidat du Kremlin n'est pas passé à la présidentielle. La victoire de son opposante a été annulée, et un troisième tour de scrutin a été convoqué, à laquelle l'opposante ne peut pas se présenter. Blague à part, les deux camps sont pro-russe, et ne luttent pas pour la démocratie mais pour l'accès à l'argent qui vient chaque année du budget russe.

Humarche. Voit-on déjà les prémisses de la réaction du pouvoir ? Lâcher du lest ou vérouiller le système ?
H.D.-P. On n'a pas l'impression qu'il lâche, de nouvelles unités de forces spéciales arrivent à Moscou. Mais sur le plan international, on a l'impression qu'il se prépare à dire «non» à tout - Syrie, Iran - La première impression est que la Russie va se replier sur elle-même.

Octave. Quid de la liberté de la presse en Russie ?
H.D.-P. Il n'y a aucune télévision qui peut être qualifiée de libre et indépendante. Il n'y a qu'une seule station de radio indépendante c'est «Echo de Moscou», et quelques journaux et hebdo, comme «Novaïa Gazeta», ou «Novoe Vrenia», ça permet de faire croire qu'il y a encore une vitrine démocratique dans le pays.

Miroslav. Malgré les fraudes, la popularité de Russie unie n'est pas contestable. Comment analyser la réaction des médias occidentaux ? Pourquoi s'érigent-ils toujours contre le pouvoir russe, alors que celui-ci a remporté des succès indéniables ?
H.D.-P. Si, elle est contestable. Poutine lui-même a bénéficié de la fraude électorale dès sa première élection à la présidentielle, en 2002. Il est bien connu que normalement, il aurait dû y avoir un deuxième tour. Et vous m'expliquerez pourquoi les Tchéchènes votent à cent pour cent pour Russie unie alors que des milices continuent à les terroriser ?

Octave. Mais que représente cette presse lue par les classes moyennes intellectuelles de Moscou et de Saint-Pétersbourg ? Politiquement, pas grand chose! Les médias populaires sont en mains sûres. Ainsi, les classes populaires continuent de voter Poutine car il représente la stabilité ! 
H.D.-P. Mais justement, je vous dis qu'on ne laisse vivre cette presse, que parce qu'elle est extrêmement minoritaire et intellectuelle, et que cela permet au régime actuel de dire à l'étranger : «Voyez chez nous, il existe des médias indépendants». Pour le pouvoir, c'est un alibi.

Saatis. La presse évoque des manifestations à Moscou et Saint Pétersbourg... d'autres villes sont-elles touchées ? Et qu'en est-il des campagnes ? 
H.D.-P. On sait plus facilement ce qui se passe à Saint-Petersbourg et à Moscou. Mais il y a souvent des mouvements dans beaucoup d'autres villes de Russie, plutôt de nature sociale, ou environnementale. Il y a aussi beaucoup d'ONG dans tout le pays, y compris en Sibérie.

Undercash. Plus sérieusement, ne préférez-vous pas l'image actuelle de la Russie comparée aux années Eltsine ?

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